Trente ans de marches : la pieuvre qui libère les démons (Tribune du Prof. Kikaya Bin Karubi)

Trente ans de marches : la pieuvre qui libère les démons (Tribune du Prof. Kikaya Bin Karubi)

 

Ayons le courage de l’admettre : le pays n’a rien tiré comme dividendes, en termes économiques et sociaux, de toutes les manifestations publiques à caractère politique organisées sous Mobutu entre le 24 avril 1990 et le 17 mai 1997, sous Laurent-Désiré Kabila entre le 17 mai 1997 et le 16 janvier 2001 et sous Joseph Kabila entre le 18 janvier 2001 et le 24 janvier 2019.
On ne devrait pas être naïf jusqu’à croire que celles commencées sous Félix Tshisekedi changeraient quelque chose au vécu du Congolais, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Depuis 30 ans maintenant, chaque manifestation publique à la congolaise a son lot d’infortunes.
 
L’infortune première est l’incapacité de l’Institut national des statistiques (Ins) de savoir évaluer, à l’instar de son correspondant français l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) ou allemand Statistisches Bundesamt, combien coûte une journée de manifestation publique en RDCongo. Cela n’est pas un secret dans des pays développés : on sait vous dire ce que l’Etat perd en recettes budgétaires ou le patronat perd en chiffres d’affaires des suites de l’observation d’une manifestation publique, surtout celle qui s’accompagne des actes de violence qui mettent à mal la trésorerie des assurances. A titre d’exemple, le mouvement des « gilets jaunes »a coûté à la France, la bagatelle de 2,5 milliards d’Euros, 5 000 artisans et commerçants ont mis la clé sous la porte n’eusse été le coup de pouce du gouvernement à hauteur de 460 millions d’Euros
 
En RDC, ce dont on est au moins sûr, c’est le fait que les grèves sauvages du genre “journées ville morte” organisées pour lutter contre la dictature, et encore sur fond des actes de vandalisme, avaient porté un coup dur à l’économie avec impact négatif sur le social : emploi, salaire, santé, éducation…L’opposition congolaise en avait fait son arme de guerre favorite, réussissant, avec la combinaison de la suspension de la coopération structurelle, de la dollarisation, de la thésaurisation et de la dé-bancarisation, à mettre à genou le régime Mobutu avec l’économie comme victime collatérale, et pas des moindres.
 
L’infortune première pour le Congo, c’est aussi de ne pouvoir comptabiliser et dédommager les victimes de ces manifs. Autant les personnes physiques mortes et blessées que les personnes physiques et morales pillées…
 
La question peut d’ailleurs être posée à tous les partis politiques à la base des manifestations violentes : ils sont prêts à se déclarer victimes des brutalités policières et à y engager la responsabilité des régimes qu’ils combattent, mais jamais ils ne sauront avancer le nombre exact, voire approximatif de leurs membres présentés en ” martyrs ” de la démocratie ou de la liberté. C’est là la preuve que les victimes n’ont que peu d’importance à leurs yeux. Elles servent, au mieux, de marchepied, au pire de chair à canon.
 
Corruption et détournements : ces démons qui nous détruisent.
 
Le meilleur exploit réalisé pendant ces trois décennies est plutôt le désinvestissement économique, les Occidentaux étant les premiers à s’en aller.
 
La preuve est que de la grosse industrie minière, énergétique, agro-forestière ou agro-alimentaire réputée génératrice d’emplois stables, il ne reste plus grand-chose.
 
Certes, les nationalisations de 1968 et la zairianisation de 1973 sont pour beaucoup dans la démotivation ayant gagné les investisseurs américains et européens. C’est la vérité même. Mais, tout le monde le sait : résultant des revendications politiques, les pillages de 1990 et 1993 ont sonné le glas pour les investissements en provenance des Etats-Unis, de l’Allemagne, de la France, de la Belgique, de la Grande-Bretagne, du Canada. De même que les actes perpétrés dans la suite.
 
Ces actes ont fait de l’économie une arme de lutte politique, celle décrite dans l’article « Revanche du roi dollar » publié dans ce blog au mois de mai dernier.
 
Depuis, cette arme a assassiné le climat des affaires, engendré la corruption, favorisé les détournements des deniers publics, bref entraîné la naissance de la pieuvre qui, elle, libère les démons qu’on veut combattre après les avoir utilisés des décennies durant.
 
Ironie du sort : on court après les partenaires qui n’ont cessé d’encourager les Congolais à détruire le tissu économique de leur pays au travers des manifestations publiques violentes !
 
Aujourd’hui, l’humanité est témoin d’une première mondiale : un parti au pouvoir, et en plus d’un président de la République ayant des ministres au gouvernement et des députés au parlement, met son peuple dans la rue. Non pour le protéger, lui, mais pour faire chanter, menacer la coalition, donc se menacer lui-même.
 
Ce parti ose se comparer à l’Anc sud-africain. A moins d’étaler un manque flagrant de connaissance, ce parti doit savoir que l’Anc qui est une coalition de plusieurs forces politiques, ne manifeste jamais contre son propre pouvoir. Par contre, il manifeste contre un camarade du Parti, fusse-t-il Chef de l’Etat ou un ministre qui, pour une raison ou pour une autre, s’écarte des objectifs du parti ou s’illustre par des anti-valeurs. C’est arrivé à Thabo Mbeki et à Jacob Zuma.
 
Or, chez nous, on défie le président de la République – qui continue de détenir les responsabilités statutaires de président du parti car le poste de président intérimaire n’y existe pas – alors qu’il conduit la Task-force contre la Covid-19. Et on défie en même temps le Vice-premier ministre de l’Intérieur, lui-même membre de l’Udps, jusqu’à réclamer sa démission pour avoir été le porte-parole d’une réunion dirigée par le Premier ministre et qui a interdit les manifestations publiques en évoquant les mesures-barrières prises par le chef de l’Etat en personne, lui qui est l’autorité suprême de leur Parti.
 
Plus dramatique encore, c’est que le président de la République et le ministre de l’Intérieur (tous les deux membres du même parti) ont résolu au cours du dernier conseil des ministres de faire mener une enquête pour identifier les auteurs des troubles survenus, auteurs qui sont d’abord les organisateurs de la manifestation qui ont bravé leur autorité. Il s’agit des dirigeants de leur propre parti !
 
La manif, elle-même, a eu pour justification par le rejet de l’entérinement du mandat de Ronsard Malonda pour le poste de président de la Ceni et des lois Minaku et Sakata.
 
A propos de ces lois, il y a un exemple typique de la manipulation de l’opinion pour justifier toute manifestation politiquement motivée.
 
Revisitons le compte rendu du conseil des ministres du 26 juin 2020 ayant tablé sur ce qu’est devenu l’affaire Célestin Tunda Ya Kasende. Voici ce que le président de la République et tous les membres du gouvernement ont convenu : « Après avoir été informé, au cours du débat, que l’Assemblée Nationale était déjà en possession des observations du Gouvernement sur ces propositions de loi depuis le 18 juin 2020 à l’initiative personnelle du Vice-premier Ministre, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, le Conseil des Ministres a jugé inopportune de poursuivre l’examen de cette question laissant la procédure parlementaire en cours se poursuivre à l’Assemblée Nationale ».
 
Ainsi, le conseil des ministres a convenu de laisser la procédure parlementaire se poursuivre à l’Assemblée nationale.
 
Que s’est-il passé alors pour que la rue soit mobilisée contre une option levée au cours d’une réunion présidée personnellement par le chef de l’Etat ?
 
Si déjà le président et le gouvernement de la République remettent eux-mêmes en question les options qu’ils lèvent pour la bonne marche du pays, c’est qu’ils rendent contestables tous les actes annoncés dans les comptes rendus, faisant des dernières manifs juste un prétexte à autre chose.
 
Etudiants ou Motards.
 
Avec mes étudiants du G3 pour le cours des « Questions d’Actualité » à l’Université de Kinshasa, les échanges sur la manifestation publique comme moyen d’expression démocratique sont toujours houleux, surtout que l’UNIKIN a souvent été utilisée comme point de départ de ces manifs. Les étudiants qui, de bonne foi, descendent dans la rue pour exprimer une revendication estudiantine, reconnaissent qu’ils sont toujours rattrapés par des foules immenses qui ont pour but, le pillage du petit commerce du quartier, les véhicules et les maisons des plus nantis. Aujourd’hui, ce sont les motards qu’on utilise pour de sales besognes. Force est de constater que, étudiants ou motards, la grande masse kinoise a une mentalité de pillages et de destructions méchantes si bien que, demander aux gens de descendre dans la rue sans moyens de contrôler les foules, relève d’une irresponsabilité citoyenne qui devrait être punissable par la loi en tant qu’auteurs intellectuels de tous les dégâts causés.
 
Et cela fait 30 ans que ça dure. Quand allons nous mettre fin à ces manifs qui assassinent notre économie ? Allons nous continuer à rêvasser comme un pays au riche potentiel mais avec la population parmi les plus pauvres de la planète ?

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