Laurent-Désiré Kabila : un héros sagement « versatile » (Tribune)
Par Jean-Pierre Mbelu
« Une société qui se ment n’apprend rien. Elle est condamnée, non pas nécessairement à disparaître, mais à vivre dans le chaos permanent. Se mentir à soi même est le péché intellectuel sans rémission.»
– Eboussi Boulaga
La pensée duelle, portée par la logique binaire, peut caricaturer l’existence humaine au nom d’un certain progressisme sans « regrès ». Elle promeut un rationalisme trompeur, ennemi de l’errance marquant la vie humaine. Elle nie le fait que les êtres humains plongent, de temps en temps, et même régulièrement dans l’irrationalité d’où peut les tirer la production de l’intelligence collective.
En effet, marquée par sa finitude et sa vulnérabilité et mue par les forces de la vie, une existence banalement humaine porte sa part d’errance. Elle peut se fixer des idéaux à atteindre, des projets à réaliser, et passer par des essais et des erreurs avant de s’en approcher. Les latinistes ont raison lorsqu’ils affirment que l’erreur est humaine (errare humanum est).
Une existence humaine plus ou moins normale ne peut pas être réduite à la somme de ses erreurs. Elle est aussi pétrie des leçons qu’elle en tire en évitant la persévérance diabolique (dans l’erreur). Donc, une existence errante porte en elle la tension permanente entre les erreurs et les leçons qu’elles prodiguent. Rendue consciente par un dialogue intérieur au quotidien, elle sait plus ou moins lucidement à quoi s’en tenir.
Un « bout de testament »
En méditant la vie politique de Laurent-Désiré Kabila, elle semble s’inscrire dans cette dynamique d’une existence banalement humaine et engagée pour une cause le dépassant : le Kongo, son pays, sa souveraineté et son indépendance réelles. Le détour que sa lutte lumumbiste a fait en passant par les proxys des multinationales anglo-saxonnes peut être lu comme »une stratégie errante ». Et sa versatilité au cours du mois d’août 1998 comme un signe d’intelligence et de sagesse. Donc, sa sage et intelligente versatilité lui a permis de rejeter les vues expansionnistes et néocolonialistes de ces proxys, de dévoiler la nuisance de leur infiltration des institutions du pays à ses compatriotes et de solliciter les services de quelques souverainistes africains pour contrer le complot de balkanisation et d’implosion face auquel son pays était placé en en nommant les acteurs pléniers et les acteurs apparents. Ce faisant, il savait qu’il allait tout droit vers la mort.
En méditant la vie politique de Laurent-Désiré Kabila, elle semble s’inscrire dans cette dynamique d’une existence banalement humaine et engagée pour une cause le dépassant : le Kongo, son pays, sa souveraineté et son indépendance réelles.
Un jour, à Bruxelles, en 1998, il va le confier à l’un de ses proches, le Professeur Kabisa, en ces termes : « Enlevez vos lunettes. Vous êtes bien naïfs. Vous croyez que j’ai encore 3 ou 4 ans à vivre ? Ils ne me laisseront pas vivant. Ils me demandent des choses que je ne peux pas donner. Mon pays n’est pas à vendre. Moi non plus. Les gens comme moi, ils les tuent ! Vous comprenez ? Vous croyez que je suis venu ici pour quoi ? C’est ici qu’il y a la guerre contre la RDC. C’est l’Occident qui nous fait la guerre. Il faut qu’il y ait beaucoup de Kabila. On va les tuer les uns après les autres mais nous finirons par gagner et notre pays vivra enfin libre. Ce n’est pas encore le cas. »
Après cette confidence, le Professeur Kabisa confesse : « Le président s’est isolé avec moi et j’avais les larmes aux yeux en l’écoutant. Ce n’est qu’après que j’ai compris qu’il me livrait en quelque sorte un bout de son testament sur notre pays ».
Une voie pour un Kongo enfin libre et digne
Ce « bout de testament » trace une voie : le rejet de la naïveté, le refus de vendre le Kongo et de se vendre soi-même. Il annonce ce qui lui est concomitant : le sacrifice humain. « Ils ne me laisseront pas vivant, dit Laurent-Désiré Kabila. Ils me demandent des choses que je ne peux pas donner. Mon pays n’est pas à vendre. Moi non plus. »
Ce « bout de testament » trace une voie : le rejet de la naïveté, le refus de vendre le Kongo et de se vendre soi-même. Il annonce ce qui lui est concomitant : le sacrifice humain.
Cette voie tracée résume les lignes rouges à ne pas franchir sous peine de trahir le Kongo. Lire ce « bout de testament » explicite, en quelques mots, ce qu’il entendait par « ne jamais trahir le Kongo ». Lire « ce bout de testament », l’enseigner de génération en génération, cela finira par répondre à l’appel que ce héros national a lancé : « Il faut qu’il y ait beaucoup de Kabila. On va les tuer les uns après les autres mais nous finirons par gagner et notre pays vivra enfin libre. » En fait, les héros sont (aussi) des relayeurs des luttes. Leur incarnation dans les masses populaires les transmutent en des »démiurges » de leur propre destinée, capables de s’assumer, à tâtons, comme »souverain primaire’. En ce temps-là , lorsqu’il se confiait au Prof Kabisa, il savait que « ce n’était pas encore le cas ». En est-il autrement aujourd’hui ? Cette question pousse à procéder à notre évaluation individuelle et collective.
En bon lumumbiste, Laurent-Désiré Kabila partageait la foi de son « maître » en un pays enfin libre et digne. Ecrivant à Pauline, Lumumba notait ceci : « Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur. » La lutte continue…
Le pouvoir du peuple






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